Chine-Japon : résurgence des conflits et tensions régionales

Les tensions entre le Japon et la Chine sont historiques et actualisées par l’instrumentalisation des droites nationalistes des manuels scolaires et par la représentation du massacre de Nankin. La Chine se méfie du pays du Soleil-Levant en raison de ses actions menées sous l’Empire japonais. Ce dernier se caractérisait par une politique expansionniste et militariste où l’armée et la Marine détenaient un pouvoir excessif mis au service de l’Empereur, comme l’illustre les invasions coloniales japonaises menées durant le XXe siècle. L’Empire du Japon va poursuivre son expansionnisme dans son environnement régional et plus particulièrement avec la guerre sino-japonaise jusqu’en 1945. Les tensions entre les deux puissances trouvent leurs racines aux XIX. Dès 1895, les esprits s’échauffent, les japonais profitent de l’instabilité en Corée afin de s’immiscer dans le conflit et déstabiliser l’Empire de Chine qui était alors leur protecteur. Le Japon s’allie avec la Corée pour mener une offensive et envahit la Chine. Le pays du Soleil- Levant par la suite conquît la Mandchourie (1931). Se voyant dépasser par la modernité de l’artillerie japonaise, la République de Chine n’a pas d’autre choix que de s’avouer vaincu. L’armée impériale continuera son expansion avec l’Indochine en septembre 1940, la Malaisie en 1941, Singapour en 1942, les Indes orientales de 1941-1943 et les Philippines 1942. L’expansionnisme de l’Empire du Japon apparaît alors sans limite et est d’une grande violence. L’échec subi par la Chine, l’indépendance de la Corée, la perte de Taiwan vont nourrir un sentiment de honte, de crainte et d’anti-japonisme dans la société chinoise.

Plus récemment, les îles Senkaku cristallisent les tensions entre la RPC et l’Etat du Japon, qui se disputent la souveraineté des ces îles depuis 1971. Si ce conflit n’est pas nouveau, le contexte l’est. Les intrusions répétées de navires chinois dans les eaux territoriales et dans la zone économique exclusive japonaises effraient, concomitamment à l’affirmation de la Chine comme première puissance économique régionale. De plus, la hausse de son budget de défense et la modernisation de son appareil militaire font naître des craintes pour le Japon ainsi que pour la sécurisation des voies maritimes. La superficie des îles Senkaku (terme utilisé par les japonais) est de 5,98 km2 situées au nord-est de Taïwan. Pour la Chine, les îles Diaoyutai (terme utilisé par la Chine) ont été annexé illégalement lors de la politique d’expansion menée par l’Empire japonais. En effet, ils partent du postulat que « les îles appartenaient à l’archipel Nansei qui était tributaire depuis 1372 de l’empire des Ming ». Lors de la capitulation japonaise en 1945, les îles ont été placées sous le contrôle des États-Unis. Seulement depuis 1971, la République populaire de Chine soutient que le traité de Shimonoseki conclu en 1895 concernant la cession de territoires chinois est caduc, et que de ce fait le territoire litigieux devrait être réintégré à leur territoire. Mais si l’on se place dans cette optique, le Japon a annexé des territoires appartenant à Taiwan qui étaient alors sous le joug de la Chine, il est donc probable que les territoires cédés par le traité appartenaient non pas à la République populaire de Chine mais à Taiwan qui les revendique également depuis quarante-cinq ans. Ce regain d’intérêt pour l’archipel en 1971 coïncide avec la restitution des îles au Japon – qui reste l’administrateur de cet archipel – mais également avec la découverte du potentiel économique de ces îles (gisements pétroliers, gaziers,). La souveraineté de ces îles est un sujet complexe comme le démontre les trois dénominations de l’archipel, Senkaku pour le Japon, pour la Chine Diaoyutai et pour Taiwan Tiaoyutai. Le fait de donner des noms qui diffèrent selon les pays apparaît comme étant un moyen d’appuyer l’historicité des faits avancés et démontrer que ces îles font parties de leurs territoires. Les îles Senkaku- Diaoyu détiennent donc une place stratégique comme l’indique le livre blanc japonais sur la défense du 31 juillet 2012.4 L’enjeu concerne le contrôle et l’exploitation des ressources naturelles de ce territoire. Pour la Chine, le contrôle de la mer de Chine orientale apparaît nécessaire pour la réalisation de son « projet hégémonique » ainsi que pour son approvisionnement énergétique et la sécurisation de ses voies maritimes. Alors que pour le Japon, qui dispose de faibles ressources, l’exploitation de ces richesses apparaît comme vitale.

Les tensions croissantes autour des îles litigieuses et l’affirmation de la Chine au niveau régional et international, permettent au Japon de justifier l’évolution de sa défense. L’état insulaire peut ainsi s’orienter progressivement vers une normalisation militaire en s’émancipant ainsi de l’article contraignant de la Constitution d’après guerre : l’article 9. Les gouvernements japonais et chinois instrumentaliser la rancœur, les faits passés et les frictions autour de îles Senkaku- Daiyou afin de favoriser leurs desseins respectifs. Ainsi l’augmentation du budget de la défense et l’évolution de l’appareil militaire semblent faire accepter plus aisément, à la population, qui est encore très attachée au pacifisme, ce tournant opéré. Le devoir de mémoire des guerres coloniales et de la Seconde Guerre mondiale n’a pas été véritablement fait en Asie comme cela a été le cas en Europe. La perception japonaise du massacre de Nankin et des femmes de réconfort, les visites des ministres japonais au sanctuaire Yakusuni sont vécus comme une véritable provocation et ravivent de douloureux souvenirs encore présents en Chine. Ce Sanctuaire a longtemps été au centre de l’idéologie militariste porté par les Empereurs et il consacrait l’esprit guerrier des soldats ayant combattu pour le pays. Ces combattants se voient sacralisés dans ce lieu et honorés comme des divinités héroïques. La Chine se sert de ces actions afin de propager un sentiment anti japonais. Les vives manifestations du 18 septembre 2012 démontrent le double jeu du gouvernement chinois qui a autorisé ces démonstrations envers le peuple nippon, et au regard du choix symbolique de la date qui coïncide avec le début de l’invasion impériale japonaise en Mandchourie le 18 septembre 1931. Le courant nationaliste au sein de la RPC véhicule au sein de sa population une image faussée du peuple japonais en assimilant les actions commises par les nationalistes et révisionnistes japonais à la totalité de la nation et attise la haine. Le gouvernement chinois constatant le délitement de l’identité culturelle et nationale de son peuple face à la mondialisation a remis au centre de la vie chinoise le confucianisme et cherche à fédérer la population autour d’un ennemi désigné : le Japon. La RPC a remis récemment au centre de l’enseignement les guerres historiques « défensives » contre un « Japon agresseur, belliqueux » mais ne traite pas dans ses manuels des parties sombres de l’histoire chinoise. Ainsi, les manuels scolaires chinois n’enseignent pas les guerres menées par la Chine, ni de la cruauté pratiquée à l’encontre de son propre peuple lors de la Grande famine de 1958-1961 où des millions de personnes sont décédées, tout comme l’histoire des minorités tibétaines et ouïgours qui sont partiellement enseignée et toujours en faveur de la Chine. Ainsi, les critiques de la RPC à l’égard du Japon – qui méconnaît et relativise certains épisodes des guerres coloniales et terribles actions menées de la Seconde Guerre mondiale – semblent paradoxales alors que cette dernière omet également des faits de son passé et ne traite pas de la totalité de son histoire.

Les deux puissances se servent de leurs différends historiques pour asseoir leurs projets régionaux et font ainsi le jeu des nationalistes. L’État du Japon craint l’ascension et le rayonnement de la RPC, l’augmentation croissante de leur budget militaire ainsi que la modernisation de leur armée. Appréhendant la sécurité de l’archipel, le sentiment anti japonais et les cristallisations autour des îles Senkaku ainsi que la rivalité américaine et chinoise, le gouvernement nippon œuvre dans la voie des réformes. Une partie de la droite nationaliste et révisionniste japonaise se sert de ces faits afin de démontrer la nécessité de modifier l’article 9 de la Constitution, de se doter d’une réelle armée et sortir de son carcan défensif. Même si le Japon s’est progressivement émancipé de l’esprit de l’article 9 depuis 1946, pour modifier le dudit article la population doit être sollicitée par référendum et le peuple japonais reste encore très attaché au pacifisme constitutionnel.

Faustine Rieu

Sources :

LI Jin-Mieung,«La question territoriale dans les relations internationales en Asie du Nord- Est », Hérodote, 2/2011 (n° 141), p. 98-114.

DUBOIS Emmanuel, HEURTEBISE Jean-Yves, AMELOT Laurent, « Jusqu’où ira la Chine ? Le cas des îles Ryûkyû », Outre-Terre, 3/2013 (N° 37), p. 357-366.

MEDINA Jean-Emmanuel, « Japon-Chine : Senkaku/Diaoyu, les enjeux du conflit territorial », La revue géopolitique, 2012

MING Chen. « La philosophie politique confucéenne face à la globalisation », Diogène, vol. 221, no. 1, 2008, pp. 128-145.

Constitution de l’Etat du Japon, Chapitre II. Renonciation à la guerre : Article 9. « Aspirant sincèrement à une paix internationale fondée sur la justice et l’ordre, le peuple japonais renonce à jamais à la guerre en tant que droit souverain de la nation, ou à la menace, ou à l’usage de la force comme moyen de règlement des conflits internationaux. Pour atteindre le but fixé au paragraphe précédent, il ne sera jamais maintenu de forces terrestres, navales et aériennes, ou autre potentiel de guerre. Le droit de belligérance de l’État ne sera pas reconnu. »

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